Bagdad café (1987)

 


Auberalb von Rosenheim

L'histoire démarre par une rupture. Ils s'agitent en tous sens, se disputent, comme désarticulés, hors d'haleine. Ils sont grotesques. Lui, hydraté par la bière au litre, stockée à l'arrière de la voiture. Elle, lasse de ramasser ses canettes, sa mauvaise humeur, sa merde. Mais qu'est-ce qu'ils allaient foutre à Vegas, accoutrés comme des ploucs de Bavière ?! Elle est embourbée jusqu'à la gorge. Une tonne de boue. Elle ne peut plus respirer. Elle regarde au loin, digne. Profil ciselé. Son regard d'ange bleu voit clair maintenant. Ses yeux ont fait la mise au point qui envoie le signal au corps : lève-toi femme et marche vers ton destin ! Tandis que l'autre peigne-cul au crâne chauve fourrage sa colère dans la poussière des roues furieuses de la bagnole devenue folle, ELLE, file à l'opposé de la route 66, traînant sa valise estampillée de ses initiales dorées : JM. JM brille. Elle est la bonne étoile de sa propre vie et avance, droite et décidée, jusqu'au bout de la petite plume qui flotte au mât de son chapeau. Elle n'a plus rien à perdre et tout à gagner.

Adieu Vegas. Bonjour Bagdad.


Frauen

C'est là que vit Brenda. Dans la poussière du désert des Mojaves. Elle est en rogne Brenda. Elle bouillonne. En permanence. Mais qu'est-ce qu'elle foutait là, dans cette ambiance sépia, à s'échiner pour tenir son motel, ses gosses et le môme qui lui sert de mari ?! Envers et contre tout, dans ce corps maigre, mal attifé, mal aimé, elle pète câble sur câble avec constance, cognant tout ce qui bouge, dort ou parle, sans se douter qu'au loin, le messie arrive. Le messie est une femme et elle s'appelle Jasmine M. C'est une fleur de Rosenheim, coincée dans un méchant tailleur jupe qui comprime ses formes généreuses. Douces rondeurs qui sont comme la promesse de sa bonté. Elle ne se laissera pas impressionner par la tornade Brenda, cette sirène des sables hurlante. Car Jasmine porte en elle la structure qui fait défaut à Brenda. Et Brenda tient dans ses bras nerveux, la famille, le clan qui manque à Jasmine. En sueur, Jasmine s'achemine vers le motel de Brenda. La patronne. C'est à partir de là qu'elle va se dépouiller de son costume d'épouse servile. Patronne contre patronne. Le motel sera l'hôte de la grande lessive des âmes de ces femmes. Peau noire pour masque blanc ? Peau blanche pour masque noir ? De quelle couleur le cœur ? A-t-il un genre ? Un âge ?

 
Schwestern

Au Bagdad café, toutes les couleurs se sont donné rendez-vous : chocolat noir, café au lait, lait vanillé, thé rouge avec ou sans rides. L'encre de la tatoueuse au chapeau taciturne les rend tous fous. Arrogante, elle les baise avec ses aiguilles magiques. Chacun de ces culs de mecs est une toile sur laquelle elle exerce son Art. A l'extérieur du motel, Jasmine croise Cox, espèce d'indien sans monture, doux et efflanqué. Le rêve américain percute le rêve bavarois : salut à toi étrangère ! Le sourire de Cox est un soleil puissant. Ses rayons plissent la peau tannée de son visage en reliefs. Jasmine sourit, timide encore, pudeur allemande. Dans sa valise, les fringues de son ex et une boîte du "Petit magicien". Apprendre en jouant, changer, naître enfin. Dans sa chambre à elle, concentrée, elle s'exerce. Elle tient dans ses mains sa nouvelle bible. Autour, les vêtements du chauve sont pendus ça et là, sur des cintres, comme des mues destinées à tomber en poussière. Dans sa chambre à elle, ses mains malaxent cette magie qui sera son miracle. Jasmine fleurit, s'ouvre, se nettoie, s'allège, se métamorphose. L'ensorcellement bienfaisant prend possession des corps, des humeurs, de l'espace qui se dilate. Brenda a cessé de résister et Cox a ressorti ses pinceaux façon Botero. Toile après toile, la muse se dévoile. Jasmine se fait sultane.

I'm calling you

Comme à Vegas, la musique est omniprésente et l'on croit voir au détour d'un plan, l'ombre de Jane monter son cheval à cru. Calamity est ici, libre, tendre, intrépide. Quelqu'un martèle les touches du piano moribond, apostrophant les soiffards du coin qui ne viendront pas. Car on ne sert pas d'alcool au Bagdad café et le café n'est qu'un jus de chaussettes sales… Alors ? Au Bagdad café, la bonté de Jasmine opère, soigne les malades, le rêve se déploie, la joie fait des petits, attirant les brebis par centaines venues voir la lumière : les sourires inouïs de BJ.

Deux sœurs font le show, out of Rosenheim.

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